Quelques souvenirs au sujet d'André Léon Talley

Quelques souvenirs au sujet d'André Léon Talley

Je me permis de lui demander s’il ne serait pas plus aisé d’entamer l’interview à l’intérieur. André Léon Talley se raidit, alors. Il n’en était pas question, fuma-t-il des narines. Ce qui se trouvait de l’autre côté de la porte était son secret. La personne qu’il était à la maison, avec ses meubles et ses souvenirs de famille aux murs, ses habitudes dans la cuisine et devant la télévision, n’appartenaient qu’à lui. Il ne semblait pas vouloir qu’on le voie en vieux monsieur solitaire. Pour moi, pour les visiteurs de passage, il devait rester l’incroyable André Leon Talley, fier comme un paon dans son caftan royal, avec ses histoires semblables à des légendes. Alors, je m’assis en face de lui, sur un banc aussi, mais sans coussin pour mon derrière. C’était le début de l’été, et l’ombre du perron nous protégeait d’un soleil qui chauffait déjà fort.

Nous avons parlé deux heures durant. André Léon Talley était fatigué, cela se voyait à son regard qui parfois se perdait par-dessus mon épaule, mais cela ne l’empêcha pas non plus de rembobiner de manière saisissante le fil de sa vie. Au fil d’exclamations et de moues délicieusement théâtrales, adossant la moindre de ses réponses à un corpus de références encyclopédiques, André Léon Talley fit voir le temps de cet entretien le héros que la mode avait longtemps célébré.

Il n’y eut pas d’ordre dans cette interview. Tout fusa, un bouquet de couleurs, d’images et d’émotions. André Léon Talley expliqua qu’au contraire de ce que beaucoup de gens pensaient, il trouvait les vêtements d’église particulièrement inspirants. À ce titre, cela ne l’étonnait pas du tout que le célèbre Cristiano Balenciaga se soit inspiré des moines représentés dans les tableaux du peintre espagnol Francisco de Zurbaran pour imaginer l’une de ses collections.

À propos de son enfance dans le vieux sud d’une Amérique encore raciste et ségréguée, il évoqua la beauté de sa grande-mère. Une femme qui aimait se teindre les cheveux d’un joli bleu lavande. « C’était les Dieux qui lui avaient donné cette couleur-là », souffla-t-il. Le dimanche, à l’église, le jeune André regardait avec envie les fidèles qui, pour l’occasion, aimaient s’afficher dans leurs plus beaux habits. À ses yeux, ronds et brillants, ils étaient comme des mannequins. « Les hommes avaient cette manière si particulière, faussement nonchalante, de porter leur chapeau sur le haut du crâne. Je reconnaissais chez eux cette danse alliant la fluidité des matières et la discipline du style. »

Il raconta aussi comment son arrivée à l’université eut pour lui l’effet d’une épiphanie. Loin de la pauvreté et du conservatisme de son sud natal, il découvrit sur le campus de Brown, au nord, un monde de libertés qu’il n’avait jusque-là jamais vu que dans les livres et les magazines. Il devint ami avec des Blancs. Il se mit à danser le soir et, il se forgea une allure. Dans sa mémoire, tout était là: « Je mettais de la vaseline sur mes sourcils pour les faire briller, et du rose sur mes joues. J’aimais les pantalons de marin qui se finissaient au-dessus des chevilles, comme ceux de Sonia Rykiel. Un jour, j’ai même trouvé un superbe manteau bleu-marine qui faisait penser à une cape gigantesque. »